Carbone 26
-
En quinze ans, le langage et la sémantique autour de l’écologie ont totalement changé. Et quinze ans c’est peu.
De la notion de « développement durable », et son triptyque « environnement, économie, social », on est passé à la notion de « décarbonation ». Et non pas de « décarbonisation » comme une inexacte traduction de l’anglais (decarbonization) pourrait le laisser croire. Il faut dire qu’il semble difficile de décarboniser quelque chose. (J’arrête avec le feu on va encore dire que je suis « on fire »…)
Donc, la décarbonation. Retirer le carbone. Réduire voire supprimer les émissions de carbone. Sans oublier les autres gaz à effet de serre, mais on ne parlera que du carbone. Le mot existait, mais s’impose vers 2020. Développement durable, c’est tellement 2010 !
Exit donc les notions d’acceptabilité sociale ou de logique économique. Il faut décarboner et pis c’est tout.
Jusque-là, on pouvait encore parler de transition énergétique avec le mot « transition » qui suppose un délai entre une situation actuelle et une situation future souhaitée. On pouvait encore parler de mix énergétique, avec l’idée que plusieurs énergies alternatives se substitueraient aux énergies fossiles.
Sauf que paf ! 2026, exit le carbone et bonjour à l’électrification !
On l’avait vue un peu venir depuis la remise de la feuille de route de décarbonation des véhicules lourds remise en 2023 à Clément Beaune, alors ministre des Transports. En raisonnant de manière pénurique (il n’y a aura pas assez d’énergies alternatives pour tout le monde), il en ressort implicitement que le gaz naturel sera réservé à l’industrie, et aux transports collectifs de personnes, les carburants liquides bas carbone à l’aérien et aux travaux publics.
Pour le reste (camions et VUL), il y a l’électrique, débrouillez-vous. On ne décarbone plus ; on électrifie.
Et évidemment, nous sommes en retard car à force de tourner autour du pot à problèmes pour électrifier, les poids lourds neufs électriques ont à peine dépassé les 2% du total des immatriculations l’année dernière. Malgré des aides publiques significatives, et autres dispositifs très savants. On vous épargne la TITUERT, l’IRICC… en plus de la SNBC et de la PPE.
Panique à bord du côté des pouvoirs publics qui voient que le rythme est trop lent, des constructeurs qui transpirent à l’application d’amendes monstrueuses de l’Union européenne, faute de tenir des objectifs (intenables), des énergéticiens, bref de tout l’écosystème.
En cause le TCO (coût total de possession) d’un véhicule électrique qui ne devient positif (pour le modèle le plus lourd) qu’après 8 ans aujourd’hui, mais dont on nous promet la main sur le cœur qu’il va devenir plus rapidement rentable parce que le prix d’achat va baisser, parce que l’énergie est moins chère à l’utilisation et qu’il y a moins de frais de maintenance.
D’où un évènement organisé juste avant l’ouverture de la fameuse période de réserve, élections municipales obligent, le 20 février au Ministère de la Transition Ecologique pour commencer d’examiner les leviers pour accélérer l’électrification.
Chacun y va de son couplet, qui pour améliorer l’offre, qui pour améliorer la demande, et tout le monde de s’extasier. Sauf évidemment (comme toujours), la représentante de la FNTR (devinez qui c’est) qui tente d’apporter nuances et explications dans un concert de louanges dithyrambiques. Et de rappeler le nécessaire impact sur le prix du transport, la visibilité sur le prix de l’énergie électrique et sa fiscalité.
Aujourd’hui la TICPE rapporte en tout 40 milliards à l’Etat. Il ne faut pas espérer qu’il n’essaie pas de récupérer d’un côté, ce qu’il perd de l’autre.
L’évènement est visionnable en ligne donc on ne va pas tout résumer ici. Des travaux vont commencer le 4 mars, en parallèle d’une mission parlementaire dont on peut redouter qu’elle se contente de préconiser d’imposer des quotas obligatoires de camions 0 émission dans les flottes, ou mettre à l’amende les récalcitrants.
Ou de favoriser à la fin des fins les camions chinois, moins chers. Comment jouer sur le fameux TCO de manière totalement artificielle.
Bref on va charbonner. En plus de jargonner.
Florence Berthelot