Celle dont on ne doit pas prononcer le nom
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Dans Harry Potter, Voldemort est « Celui-Dont-On-Ne-Doit-Pas-Prononcer-Le-Nom ». Le nommer serait déjà lui donner corps. Nous avons peut-être trouvé notre propre Voldemort : une éventualité que chacun évoque sans l’évoquer, chiffre, anticipe et conjure — en faisant les cornes —, mais que l’on ne doit surtout pas nommer.
Le 21 septembre, le ministre de l’Économie nous a rassurés : les stocks stratégiques sont « à plein », il n’y a « pas d’enjeu d’approvisionnement à ce stade » et la visibilité est « très claire » pour les six à huit semaines à venir. Puis il a ajouté qu’au niveau mondial, « on est en train de puiser dans les stocks » et qu’un problème d’approvisionnement pourrait survenir. Le même jour, 17 % des stations manquaient d’au moins un carburant. Mais, fort heureusement, tout allait bien (?), selon ses déclarations sur France Inter.
Pourtant, le 18 septembre, Emmanuel Macron écrivait à la présidente de la Commission européenne que l’approvisionnement international s’était « de nouveau détérioré », que les stocks mondiaux avaient baissé de plus de 500 millions de barils alors que l’Europe dépendait du Moyen-Orient pour 18 % de ses importations de diesel. Le 24 septembre, lors de son intervention télévisée, il assurait que l’approvisionnement « en diesel, en gaz, en fioul » était garanti « d’ici à la fin de l’année ». Mais sans écarter des difficultés début 2027 « si la crise devait empirer ». Et pour illustrer cette parfaite tranquillité, il annonçait l’envoi en Arabie saoudite de « soldats, des radars, des systèmes de défense » pour protéger le terminal pétrolier de Yanbu… tout en précisant — en même temps ? — qu’il ne s’agissait pas d’engager la France dans le conflit.
Rien d’alarmant, donc ! Seulement des stocks sous surveillance et des militaires pour sécuriser les flux.
Pour parfaire cette totale sérénité, un arrêté du 22 septembre a exceptionnellement autorisé la vente du gazole d’été jusqu’au 15 novembre afin d’éviter de nouvelles ruptures. Le Gouvernement adapte donc les normes — ce qui est parfaitement normal —. Matignon réunit les ministres sur les questions énergétiques. Pour paraphraser le président de la République : ce n’est pas que la situation inquiète, elle mobilise seulement beaucoup de monde.
Pour le transport routier de marchandises, tourner autour du pot ne remplit pas les cuves. Les camions roulent encore majoritairement au gazole. Selon la CSIAM (Chambre syndicale internationale de l’automobile et du motocycle), les immatriculations ont progressé de 3,3 % au premier semestre 2026 et représentent 91,9 % du marché. L’électrique progresse de 9,7 %, mais avec 474 véhicules seulement, soit à peine plus de 2 % : une dynamique certaine, mais encore loin de modifier l’équilibre du parc.
Déjà, la flambée des prix dégrade les trésoreries, éprouve l’indexation carburant et étrangle les entreprises. Plus d’une station sur dix rencontrait encore des difficultés le 24 septembre (sources gouvernementales). La continuité du transport ne peut reposer sur de simples invocations.
Le revoilà donc, le plan de continuité cher à la FNTR ! Anticiper, définir les priorités d’accès, sécuriser les chaînes logistiques et protéger les entreprises indispensables au pays. Car lorsque tout le monde explique que tout va bien, tout en comptant les stocks, en assouplissant les règles et en préparant des mesures d’urgence, la prudence commande de se préparer à celle dont on ne doit pas prononcer le nom.
Un indice : ça commence par un P.
Florence Berthelot